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Rentrée 2020, l’urgence de changer l’école ?

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La rentrée s’annonce avec son lot de questions. Certaines reviennent comme des antiennes, révélant les blocages, les démons, les préoccupations ou espoirs des institutions technocratiques et syndicales. Il y a aussi celles que personne ne pensait devoir traiter dans l’urgence que les faits imposent, s’extrayant des moteurs idéologiques. Qui aurait imaginé il y a un an que monde de l’éducation serait bousculé lors du confinement ?




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Comme toutes les rentrées, le ministre de l’Éducation exerce son rôle napoléonien, qui ne tient pas seulement aux personnes, mais à l’institution, de rassurer la population sur la bonne maîtrise technocratique du réenclenchement de la machine « école ». Il faut donner l’impression qu’il y a une sorte de grand commandeur qui éclaire de ses décisions et de ses choix, la vie de plusieurs millions de citoyens.

Cet exercice est exacerbé par le monde médiatique qui tend ses micros et caméras lors des conférences de presse et déplacements officiels. Il l’est aussi par les contrepoids syndicaux qui vont appuyer sur ce qui ne va pas. Les marronniers de la rentrée – ce qui va changer dans les programmes, sur ce qui ne va pas, sur ce qui va révolutionner l’école – accompagnent les vendanges de fin d’été, avec une constance désespérante, et le doux parfum que, finalement, jamais rien ne change.

Conférence de presse de rentrée 2020.

Cet aspect n’est pas à négliger : comme les enfants adorent qu’on leur raconte la même histoire, les adultes aiment les cadres stables et répétés qui rassurent, même si on en est victime. Rien n’est mieux que de savoir ce qui nous attend, plutôt que de devoir faire face à l’inconnu.

Des évolutions récentes à intégrer

Face à l’incertitude, crise sanitaire oblige, les mesures agitent les médias. Le ministre expose que tout a été pris en considération et que le port du masque est une nécessité. Certains des syndicats rétorquent que c’est insuffisant, qu’il faut plus de personnels, plus de moyens. Rassurant, donc, de constater que, quel que soit le sujet, on finira à la rentrée par retomber sur les mêmes postures, « je gère » d’un côté, « c’est insuffisant » de l’autre.

Et ensuite ? En quoi cette valse à trois temps, « je tends le micro au ministre », « le ministre rassure », « les syndicats contestent », et on reprend, fait-elle avancer, de quelque manière que ce soit, la réflexion sur les enjeux et défis de l’école ?

Pourtant il y a matière. Voici par exemple une question plus que nécessaire à poser aujourd’hui : quelle est la performance scolaire des établissements ? La crise de la Covid-19 et les réponses contrastées, souvent très engagées, d’une majorité d’entre eux, apportent la preuve que chercher à piloter un paquebot sans données éclairantes oblige fatalement à naviguer en haute mer en esquivant les difficultés du système éducatif. Évaluer sans rien en faire, comme refuser l’évaluation pour ne pas stigmatiser les personnels, à quoi est-ce utile ?

Autre enjeu majeur : la crise a contraint et permis d’autres pratiques pédagogiques, de l’école maternelle jusqu’à l’université. On comprend bien, la pulsion de chacun à revenir à des situations nominales et sécurisantes. Mais les pratiques sont là. Tout le monde a entendu parler de ce professeur de mathématiques qui a produit des tutos que les collégiens et lycéens ont avidement consommés.

Il faut s’intéresser aux commentaires de ces vidéos, dans lesquels les adolescents s’interrogent sur le fait de continuer à aller en cours, sur les raisons pour lesquelles leur prof explique moins bien. La question n’est pas de savoir s’ils ont raison ou non, mais de prendre en considération ces réactions : l’enseignant n’est plus seul à table.

Enfin, le bien-être des élèves, des professionnels, des parents d’élèves ne peut être tenu pour portion congrue. Le savoir est d’abord relation. L’expression de « savoir-relation » désigne en premier lieu la relation des savoirs : c’est l’idée d’une circulation accrue des savoirs, et cela interroge la fonction traditionnelle de l’École, notamment dans ses pratiques alors que l’élève construit de plus en plus de connaissances en dehors de l’École.

En second lieu, le savoir-relation revêt une dimension active lorsque la relation des savoirs induit un savoir de la relation. Le savoir s’apprend et se construit dans la relation. L’enjeu n’est pas l’« accumulation » de connaissances sur la distinction sociale et scolaire. Il s’agit d’avoir des outils opérants pour soutenir la relation et guider l’action. La conception de dispositifs visant à favoriser le « bonheur » à l’école n’implique-t-elle pas de prendre en compte les savoirs-relations dont les sujets et ici les lycéens disposent et développent pour construire et réinventer les rapports aux savoirs, aux autres et à eux-mêmes ?

Des défis à poser

Pour chercher à lutter contre les inégalités et prendre en considération de nouvelles pratiques, le pouvoir s’apprête à répondre massivement par la diffusion de moyens numériques. Ce sont des compétences bien différentes que l’on va demander aux enseignants. Il n’est pas illégitime qu’ils s’interrogent. Il n’est pas illégitime de les entendre lorsqu’ils revendiquent n’avoir pas été recrutés pour exercer leur métier de cette manière. La prise en compte des parents comme relais acteurs clairement identifiés comme tels revient aussi sur le devant de la scène !

Se pose aussi la question de l’architecture scolaire, qui ne pourra être simplement résolue par la vogue de l’école de l’école en plein air – grande découverte du XIXe siècle, avec des prolongements certes intéressants au XXe siècle, mais anecdotiques dans la mesure où l’école reste une institution de masse. Jusque dans les années 50, les écoles ont été bâties pour se protéger des éléments climatiques. Puis, en cohérence avec la volonté d’ouvrir les écoles, on a fait rentrer la lumière, jusque dans les plus récentes constructions.

Mais les élèves ne sont pas des tomates que l’on cultive sous serre. Au-delà de la boutade, le défi climatique et environnemental est l’urgente priorité. Certaines villes, comme Grenoble, y répondent par la végétalisation des cours de récréation et de nouveaux aménagements. Ce questionnement n’est pas anodin et constitue d’ores et déjà une urgente nécessité.

L’arrivée des jeunes migrants (qu’ils soient aujourd’hui politiques, demain climatiques) ceux que l’on nomme pudiquement les MNA (migrants non accompagnés) sera aussi une vraie question à traiter, illustrant les carences du suivi éducatif quand l’état est condamné par exemple pour refus de scolarisation d’un mineur isolé.

Toutes ces questions méritent d’être posées, non pas pour parvenir à des réponses immédiates, mais pour constituer un terreau d’évolution acceptable par le plus grand nombre. Comme le disait Margaret Mead, dans un article du Time du 4 septembre 1954, cité par Marshall McLuhan, déclarait

« On se plaint beaucoup trop que la société doive évoluer rapidement pour suivre la machine. Il y a un grand avantage à évoluer rapidement si l’on évolue complètement et si le changement social, pédagogique et de loisirs se fait en même rythme. Il faut changer toute la structure, tout le groupe, d’un seul coup – les gens eux-mêmes doivent accepter de changer ».



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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