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Pandémie en Chine : quelles conséquences pour l’emploi ?

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Premier pays touché par l’épidémie de Covid-19, la Chine a pris des mesures de confinement sans précédent qui ont entraîné un repli historique de sa croissance d’au moins 6 % au premier trimestre 2020. L’amélioration progressive des conditions sanitaires à partir du printemps a toutefois permis un rapide rebond. Au total, en 2020, la croissance aurait été de 2,3 % – certes le taux le plus bas depuis 40 ans, mais une remarquable performance en comparaison de celles des autres grandes économies mondiales, toutes en récession.

Fruit d’un séminaire sur le travail en Chine débuté en 2020, ce texte revient sur les transformations durables du marché de l’emploi par l’épidémie.

Un marché du travail sous tensions

Les migrants d’origine rurale sont depuis trois décennies les principaux artisans de la croissance, représentant un tiers des 800 millions de travailleurs chinois. Pour la première fois depuis 2008, leur nombre a diminué, passant de 290,8 millions en 2019 à 285,6 en 2020.

L’une des explications tient à la pandémie. Dans les services (hôtellerie, restauration) ou les industries exportatrices comme la confection, les entreprises ont été contraintes de licencier ou de retarder la reprise d’activité. N’exigeant aucune qualification et en croissance continue depuis plusieurs années, le secteur de la livraison, en revanche, a massivement recruté pendant la pandémie. De nombreux travailleurs ayant perdu leur emploi se sont ainsi tournés vers les activités flexibles de livreurs et de chauffeurs.

Selon certaines enquêtes, lors de la reprise, nombre d’entre eux auraient retrouvé leur activité d’origine. D’autres, rentrés dans leur ville natale à l’occasion du Nouvel An lunaire 2020, ne sont jamais revenus en ville en raison de contraintes administratives puis par manque d’opportunités.

En Chine comme ailleurs, les femmes ont vu leur situation sur le marché du travail se dégrader tout particulièrement. La pandémie a accentué la diminution constante de leur taux d’activité, passé de 80 % dans les années 1980 à 60 % en 2019. En ville, les soins aux enfants et aux personnes âgées, assurés en temps normal par des femmes migrantes, ont été à nouveau prodigués par des membres de la famille. Le retour au soin familial accentue le recul de la participation au marché du travail aussi bien des femmes des classes supérieures que de celles des classes populaires qui pourvoyaient à ces services.

Si certaines mères font l’éloge du renforcement des liens familiaux pendant le confinement, d’autres témoignent d’une anxiété accrue et d’une charge excessive de travail physique et mental. Pour les femmes des classes supérieures, la sortie du marché du travail engendre une dépendance économique à leur mari, qui perçoit généralement un salaire suffisant pour maintenir le niveau de vie du foyer. Pour les femmes des classes populaires, en revanche, la pandémie renforce une précarité déjà importante.

Sur le marché de l’emploi, les jeunes diplômés sont particulièrement exposés. En 2021, leur nombre atteint le pic inédit de 9,09 millions, soit une augmentation de 350 000 par rapport à l’année 2020. L’emploi des jeunes diplômés en 2021 est rendu d’autant plus difficile qu’un nombre élevé de diplômés de la cohorte précédente n’ont toujours pas trouvé d’emploi. Pour retarder l’entrée dans ce marché hostile, nombre d’entre eux se préparent à poursuivre leurs études ou à passer les concours d’entrée dans la fonction publique. Une enquête, conduite dans la province du Hunan, estime que 37,5 % des jeunes diplômés auraient l’intention de créer leur propre activité – un mouvement encouragé par les autorités –, 20,8 % de poursuivre leurs études et 10,5 % de présenter les concours de la fonction publique.

La concurrence pour le premier emploi est d’autant plus vive que les étudiants partis à l’étranger reviennent en masse. Une enquête conduite par un site d’offres d’emplois met en évidence, au premier trimestre de l’année 2020, une augmentation de 67,3 % du nombre de candidatures émanant d’étudiants revenus de l’étranger par rapport à l’année précédente. L’évolution a même atteint + 195 % au second trimestre alors que l’épidémie, efficacement contenue en Chine, s’intensifiait dans les pays nord-américains et européens.

L’accélération de la numérisation de l’économie

Une des réponses majeures à la crise sanitaire a été la numérisation de l’économie, déjà largement amorcée. Pour autant, le télétravail était jusqu’ici peu courant ; à la faveur de l’épidémie, il s’est considérablement étendu. Alors qu’il ne concernait que 60 millions de Chinois en 2017, il est devenu le quotidien de 346 millions d’entre eux en décembre 2020.

Selon une analyse comparative des situations chinoise et américaine conduite par le Tencent Research Institute, le retard de la Chine en matière de télétravail s’expliquerait par un pouvoir de négociation plus fort des salariés américains vis-à-vis de leur employeur, notamment dans les entreprises technologiques. La culture chinoise d’entreprise, centrée sur des procédures strictes d’encadrement et de contrôle, serait peu propice à une organisation flexible, alors qu’aux États-Unis, l’accent est mis sur la créativité des salariés, avec une relation employeur-employé basée sur la coopération et orientée vers les résultats. Le télétravail ne pourrait ainsi durablement se développer en Chine qu’à la condition d’une évolution des modes de management.

La numérisation de l’activité économique s’accélère aussi dans les campagnes grâce au développement de la vente directe de produits agricoles par les producteurs sur les plates-formes de e-commerce et de live-streaming. Toutes les grandes entreprises de commerce électronique ont ouvert des espaces dédiés à la vente de produits agricoles, dont elles opèrent elles-mêmes les livraisons. Alors que les circuits de distribution étaient perturbés par la pandémie, le mot d’ordre des plates-formes était « tous ensemble, aidons les paysans » (全民助农).

Le site Taobao opéré par le géant Alibaba intitule ainsi son espace de vente « gourmands, aidez les paysans » (吃货助农). Il offrait déjà 1,5 million de produits trois jours après son ouverture. Jingdong, opérateur du site jd.com, a vendu 300 millions de produits agricoles au cours des huit premiers mois de fonctionnement du forum « Jingdong prend soin des paysans » (京心助农). Le développement de la vente directe en ligne des produits agricoles devrait être une évolution durable.

Autre exemple, la numérisation du secteur de l’édition s’est accélérée. Pendant la pandémie, les formats numériques (livre numérique, livre audio, livre multimédia) ont détrôné le papier et certains ouvrages ont été commercialisés simultanément sous tous ces formats. Pour assurer la continuité des activités éducatives, et alors que l’enseignement en ligne connaissait un développement fulgurant, les manuels scolaires ont également été diffusés sous format numérique. Le nombre de lecteurs de versions numériques a suivi une hausse continue, pour atteindre 494 millions en 2020. À plusieurs étapes de la chaîne de production du livre, les éditeurs se voient confier de nouvelles missions, comme organiser des séances de lecture collective en ligne, assurer des interactions avec les lecteurs sur les réseaux sociaux, ou présenter les ouvrages dans des séances de vente en live-streaming.

La numérisation de l’économie chinoise est soutenue par une grande variété de politiques publiques sectorielles. L’emploi flexible dans les entreprises de plate-forme (livreurs, chauffeurs) est encouragé, puisqu’il constitue une solution au risque de chômage. De même, lors du déconfinement, le gouvernement a pris acte des opportunités offertes par le télétravail en encourageant les entreprises à soutenir cette forme agile d’emploi. Quant à la vente en ligne de produits agricoles, elle fait partie intégrante du programme de réduction de la pauvreté depuis des années.

Face au risque de crise sociale généré par la pandémie, les autorités, au-delà des solutions technologiques, ont aussi envisagé le recours à des formes d’emploi plus traditionnelles. Alors que depuis plusieurs années, au nom de la modernisation et de la construction d’une société chinoise « civilisée » (文明), les gouvernements locaux toléraient de moins en moins les étals sur les trottoirs, ceux-ci ont été à nouveau autorisés pendant la pandémie : l’« économie des étals » (地摊经济) est brièvement promue. Lors d’une visite dans la province du Shandong, le 1er juin 2020, le premier ministre Li Keqiang fait l’éloge des étals et des petites boutiques, soulignant « la chaleur humaine et la vitalité qu’ils apportent à la Chine » (人间的烟火,是中国的生机).

Les autorités font preuve de pragmatisme, en allant à l’encontre de la ligne politique qui était la leur depuis plusieurs années. La presse rapporte par exemple que dans le Hubei, plusieurs marchés de nuit ont employé en une seule soirée plus de 100 000 personnes. En 2020, la présence de vendeurs sur les trottoirs, jugée négativement en temps ordinaire, n’est plus un critère de performance des gouvernements municipaux. Ce retour des étals ne semble cependant pas faire l’unanimité, puisqu’il n’est plus commenté par aucun média depuis la mi-juin 2020.

La fin d’un cycle

La pandémie confirme ce que le ralentissement de la croissance indiquait déjà depuis plusieurs années : la Chine se trouve à la fin d’un cycle et la croissance doit trouver de nouveaux moteurs. A la faveur de la crise sanitaire, le « retour au village des travailleurs migrants pour trouver un emploi » (返乡就业) s’est accentué. À la fin du mois de juillet 2020, plus de 13 millions d’entre eux sont employés localement. À côté de ceux qui sont devenus agriculteurs ou salariés d’une entreprise, 5 % se sont lancés dans la fabrication de produits locaux, et leur vente directe, le live-streaming. Voilà qui ébranle le modèle de modernisation chinois, qui depuis trois décennies s’appuie sur la mobilisation en ville d’une main-d’œuvre rurale bon marché et corvéable à merci.

On peut également faire l’hypothèse que le contexte sanitaire et géopolitique ralentira à l’avenir les flux d’étudiants chinois à l’étranger. La difficulté des pays d’accueil dans leur gestion de l’épidémie et les tensions internationales pourraient inciter les familles des classes supérieures et moyennes à renoncer à envoyer leurs enfants en Australie, aux États-Unis ou en Europe. Alors que la puissance de la Chine grandit sur la scène internationale, ce processus est susceptible de conduire, à terme, à une reterritorialisation de son économie et de sa société.


Cet article a été rédigé en collaboration avec Anne-Valérie Ruinet et Lin Zhen, mastériennes à l’Inalco, et Andrea Vaccaro et Imke Vidal, mastériens à l’Université de Paris.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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