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Les États baltes à l’épreuve du Covid-19 : une certaine idée de l’Europe

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Confrontés à la pandémie de Covid-19, les trois pays baltes traversent cette tempête dans un calme relatif. Le nombre de cas déclarés reste raisonnable, le taux de létalité est globalement faible et les mesures de confinement et de quarantaine permettent à des systèmes de santé pourtant réputés faibles de s’adapter au choc.

Le 19 mai 2020, le nombre de cas déclarés de contamination s’élevait à 1 009 en Lettonie (pour une population totale de 1,9 M d’habitants), 1 547 en Lituanie (2,8 M) et 1 784 en Estonie (1,3 M), avec une anomalie constatée sur l’île de Saaremaa, très fortement touchée par le virus. On avait enregistré 19 décès liés au Covid-19 en Lettonie, 59 en Lituanie et 64 en Estonie. Le taux de létalité est resté faible dans les trois pays, tout particulièrement en Lettonie (0,9/100 000 au 11 mai, contre 1,8 en Lituanie et 4,6 en Estonie, la France se situant par exemple à 39,4/100 000).

Des recettes pour contenir la pandémie ?

Ces statistiques peuvent étonner. Particulièrement réceptifs aux courants de la mondialisation, dotés de systèmes de santé réputés peu solides, les trois pays s’attendaient au pire. Aujourd’hui, les autorités estoniennes, lettones et lituaniennes tendent à mettre leur relatif succès sur le compte, notamment, d’une gestion précoce et efficace de la pandémie. En effet, dans les trois pays, des mesures ont été adoptées dès la mi-mars pour lutter contre la propagation du virus. Ainsi, le 13 mars 2020, la Lettonie décrétait l’état d’urgence, tandis que l’Estonie lui préférait la situation d’urgence (levée le 18 mai), moins susceptible de mettre en cause l’ordre constitutionnel. La Lituanie, elle, s’est contentée d’introduire un régime de confinement à compter du 15 mars.

Comme ailleurs, les écoles, théâtres, cinémas et musées ont été fermés, mais certains commerces sont restés actifs : ainsi, en Lettonie, les centres commerciaux ne sont fermés que le week-end ; en Lituanie, Vilnius est devenue une vaste terrasse de café à ciel ouvert dès le 1er mai ; en Estonie, les transports en commun ont continué de fonctionner tandis que les restaurants et cafés ont simplement dû réduire leur amplitude horaire. Grâce à des interdictions progressives, les rassemblements ont été peu à peu interdits (on parle de « 2+2 » pour désigner le fait de ne pas pouvoir se réunir à plus de deux personnes situées à au moins 2 mètres de distance, exceptions faites du cercle familial et du lieu de travail). Des mesures de contrôle sanitaire ont été imposées dès la mi-mars aux frontières (Schengen et extérieures), avant que celles-ci ne soient tout à fait fermées. Une politique volontariste de tests a été mise en œuvre, permettant d’identifier les porteurs du virus, de tracer leurs proches et de placer ces derniers en quatorzaine. La Lituanie se situerait dans le peloton de tête des pays de l’UE pour le nombre de tests réalisés par habitant.

Vilnius, le 5 mai 2020.
Petras Malukas/AFP

Le 29 mars, le Premier ministre letton Krišjānis Kariņš se targuait d’être à la tête d’un gouvernement proactif dès avant le déclenchement de la crise. Laconique, un responsable du Centre de prévention et de contrôle des maladies soulignait alors le fait que ces mesures n’étaient pas tellement différentes de celles adoptées dans les autres pays, par exemple en France : « Sauf qu’ils l’ont fait trop tard, alors que nous le faisons très tôt. »

La capacité à prendre des actions concertées avant que les citoyens ne commencent à mourir du Covid tout en procédant à un subtil équilibre entre mesures contraignantes visant à réduire la circulation du virus et maintien d’un seuil suffisant d’activités (pour, d’une part, éviter l’émergence d’autres pathologies au sein de la population et, d’autre part, provoquer le moins de dommages possible sur l’économie) semble bien-être à l’origine du relatif succès balte.

Des manques et des doutes ?

Il serait évidemment illusoire de conclure de ces indications à une unanimité parfaite et à une absence de risque dans les États baltes. Comme ailleurs, les mesures adoptées ont pu provoquer remous et débats, notamment au sujet des restrictions imposées aux libertés mais aussi de l’ampleur de la crise économique à venir : le « jour d’après » ne risque-t-il pas d’être bien plus terrible que l’acmé de la crise sanitaire, avec son lot de faillites, sa hausse du chômage, sa nouvelle vague d’émigration et l’apparition de pathologies liées au confinement que les systèmes de santé, épuisés, ne sauront prendre en charge ? D’autant que l’inconnu reste entier quant à la rémanence du Covid-19 et que certains pays voisins, par le retard de leur réaction à la pandémie, pourraient mettre en péril la belle précocité balte : les stratégies russe et biélorusse face au Covid-19 ne laissent pas d’inquiéter dans les trois pays.

Déchargement de fournitures médicales en provenance de Chine, dont 1,5 million de masques chirurgicaux, à l’aéroport international de Riga (Lettonie) le 10 avril 2020.
Gints Ivuskans/AFP

Si les autorités baltes peuvent se féliciter de leur réactivité, elles sont aussi conscientes de leurs failles : le Premier ministre letton lui-même ne cache pas ses doutes, par exemple, quant au stock accumulé rapidement en équipements de protection individuelle, qui permet au pays de tenir à un horizon de trois mois. Or, ces équipements (masques, gants, lunettes de protection, tests, respirateurs) viennent majoritairement de Chine. Quelle confiance peut-on accorder à ce matériel, se demande K. Kariņš ? En outre, la diplomatie sanitaire déployée par la Chine ne présente-t-elle pas un risque pour l’avenir de ces pays, qui craignent la politique d’influence de Pékin ?

À la recherche d’une UE solidaire

Pour le Premier ministre letton, son pays aurait plutôt dû se tourner vers ses partenaires de l’UE et de l’OTAN, puisque cette pandémie provoque bel et bien une menace sécuritaire.

Or, concernant la première, elle n’a visiblement pas été au rendez-vous attendu : fin mars, la présidente estonienne Kersti Kaljulaid a estimé que l’UE ne remplissait pas ses fonctions premières, notamment celle d’assurer le fonctionnement du marché unique, trois des quatre libertés se heurtant alors à de sérieux problèmes. Certes, l’Estonie serait reconnaissante de l’aide que l’UE lui apporterait quand elle serait en mesure de le faire ; pourtant, ce n’était pas là qu’on l’attendait, selon la Présidente, mais bien plutôt sur la mise en œuvre des projets sur lesquels les 27 États membres s’étaient accordés. La fermeture brutale des frontières, provoquant difficultés d’approvisionnement et problèmes de rapatriement de populations, a été mal vécue dans les pays baltes qui ne s’attendaient visiblement pas à devoir négocier des arrangements et des dérogations de manière bilatérale.

Le premier ministre estonien Juri Ratas parle au téléphone avant de s’adresser à la presse lors d’une visite au point de passage d’Ikla entre l’Estonie et la Lettonie le 14 mars 2020, le gouvernement ayant déclaré l’état d’urgence en réponse à la propagation du Covid-19.
Raigo Pajula/AFP

Pour Kersti Kaljulaid, l’UE ne pourrait donc pas se targuer de grands succès sur le front du Covid en matière de solidarité. L’Estonie a d’ailleurs soutenu l’Allemagne, le 23 mars lors de la visioconférence des ministres des Affaires étrangères de l’UE qui a vu Berlin proposer d’activer la clause de solidarité prévue à l’article 222 du Traité de l’UE. Le président lituanien Gitanas Nausėda, lui, a alors appelé l’UE à plus de détermination pour coordonner rapidement ses actions, assouplir ses procédures et la prise de décision, alors qu’aucun délai ne peut être consenti dans le cadre de cette crise. Et de proposer la création de « corridors verts » pour faciliter la circulation des denrées alimentaires au sein de l’UE, une active coordination communautaire dans la recherche d’un vaccin – les viviers d’innovation, de technologies et de talents étant là – ou encore l’élaboration d’un programme financier solide et ambitieux pour permettre aux États européens de se relever de la crise, le président n’hésitant pas à évoquer un futur « plan Marshall ».

On l’a bien senti, les atermoiements préalables de l’UE et la politique floue qui en a d’abord résulté ont déçu les leaders baltes qui s’attendaient visiblement à une réactivité plus grande. Le risque de fractionnement de l’UE, alors que chacun est conscient que le « monde d’après », qui devrait être marqué par une exacerbation des tensions sino-américaines, pourrait être celui d’un effacement de l’Europe, ne leur a pas échappé. La montée immédiate d’un protectionnisme européen est un signal qui les inquiète et la fermeture des frontières intra-européennes un symbole suffisamment puissant pour ces pays : « L’Union européenne n’est pas une chose en soi, mais une union de nos États-nations », a rappelé K. Kaljulaid lors de son allocution.

Déçus sans doute également de l’attitude peu coopérative de pays nordiques qui ont privilégié des options nationales plutôt que régionales, et notamment d’une Finlande qui a clairement manifesté son maigre intérêt à entretenir une relation particulière avec l’Estonie voisine, les pays baltes expriment leur envie d’une plus grande coordination : dès le 16 mars, la présidente estonienne échangeait avec ses homologues baltes mais aussi polonais, finlandais et russe pour évoquer la crise et les options susceptibles d’éviter sa propagation dans la région.

Aujourd’hui, les autorités baltes se coordonnent à trois : un groupe de travail a été créé fin avril à l’initiative des ministres estonien, letton et lituanien des Affaires étrangères, chargé de veiller à la coordination d’une stratégie de déconfinement et de réouverture des frontières communes, pour faciliter la sortie de crise, à tout le moins, dans l’espace balte. Très symboliquement, le 15 mai, les trois pays ont pu s’enorgueillir d’avoir créé une « bulle européenne » inédite, en ouvrant les premiers leurs frontières internes. Dans un deuxième temps, ce « Schengen régional » pourrait être élargi à la Pologne et à la Finlande (avec lesquelles la Lituanie et l’Estonie ont respectivement établi quelques facilités). Dans un deuxième temps seulement.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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