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Déconfinement : vers l’invention de nouveaux rituels

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Cet article s’appuie sur les données récoltées via une enquête quantitative en ligne et qualitative en France et en Suisse (étude toujours en cours). Les détails méthodologiques et les premiers résultats sont accessibles sur le site anthropologieduconfinement.com.


Le déconfinement renvoie à un imaginaire anxiogène, voir eschatologique. L’espérance fondée dans l’attente de la fin du confinement semble se heurter à une crainte d’un futur non maîtrisé, malgré les aspirations de changements de société. Les individus déploient des stratégies compensatoires et adaptatives afin de rendre viable la néo-normalité imposée par la Covid-19. De nouvelles pratiques apparaissent et les normes socioculturelles se complexifient. La vie quotidienne ne va plus de soi. Décryptage.

Le « paradoxe du confiné »

L’expérience du confinement/déconfinement propulse l’individu au cœur du « paradoxe du confiné » : injonction à une sociabilité communautaire (applaudir les soignants, initiatives solidaires) fondée sur une compétition sociale (impératif de réussir son confinement).

L’expérience temporaire d’une vie où l’espace se rétrécit et le temps se dilate a précipité une phygitalisation (hybridation entre les univers physiques et digitaux) de l’expérience de consommation, du travail et de la vie sociale.

Le contexte sanitaire rend visible une dynamique de ritualisation de notre quotidien. Par exemple, le lavage des mains, les rites de salutations, les conventions sociales ou le small-talk participent à redonner du sens à l’ordinaire, si structurant pour les êtres sociaux que nous sommes. Cette transfiguration du banal semble possible à travers l’instauration d’un processus liturgique du quotidien. Certains objets deviennent des totems, comme le masque suivant un principe que l’on peut rapprocher de la transsubstantiation (conversion d’une substance en une autre) :


Fanny Parise

Paradoxalement, ce processus s’inscrit au sein de stratégies publicitaires portées par certaines marques, malgré une volonté déclarée des individus (pendant le confinement) de prise de distance vis-à-vis de ces dernières (consommer plus éthique et changer de mode de vie), notamment en adoptant de nouvelles façons de se vêtir au quotidien :


Fanny Parise

La fonction du survêtement continue son évolution : d’utilitaire à tendance et/ou chic, elle devient sociale et symbolique. A l’image des files d’attente lors de la réouverture des drives McDonald’s, le porter participe à une forme de lutte contre la peur de l’avenir et la crainte de perte de confort ressentie par les individus. Le survêtement participe à rendre acceptable la situation subie du confinement. Il permet d’expliquer l’ordre des choses et d’affronter le quotidien.

Réapprendre à vivre en société

Dans un quotidien devenu source d’angoisse, tant au niveau des rites d’interaction que des routines qui structurent la vie de tous les jours : le port du masque, le « check » du coude ou « attendre son tour » dans une file d’attente, deviennent des pratiques chargées de sens.

Tant que le risque pandémique est présent, les rites ordinaires représentent une menace, alors que, d’un point de vue anthropologique, ils peuvent être appréhendés comme des « cérémonies de confirmation du rapport des individus au monde » s’organisant à travers deux notions : la « déférence » (salutations, formules de politesse) et la « tenue » (attitude adoptée à travers le maintien, le vêtement et l’allure).

Photographie d’une coiffeuse à Lyon lors de la réouverture de son salon le 11 mai 2020.
Fanny Parise

L’étude qualitative menée révèle que les individus déploient des stratégies de continuité et d’adaptation des rites ordinaires de « respect ». Par exemple, la notion de « consentement » se positionne comme une pré-étape au rite d’interaction, non plus uniquement dans sa dimension fonctionnelle, mais également dans sa dimension cérémonielle :

« je ne veux pas vexer l’autre, mais je ne veux pas me mettre en danger. Comme je n’ai pas envie qu’il interprète mal mes propos, je lui demande la permission de lui faire la bise ou à l’inverse de ne pas lui faire ». (Mona, 45 ans, Pau).

Données récoltées lors de la vague ¾ de questionnaire en ligne pour l’étude Consovid-19, sur une base de 3 000 répondants le 11 mai 2020 (étude toujours en cours).

Pour réduire l’incertitude et augmenter leurs marges de manœuvre situationnelles, les individus arbitrent vis-à-vis de la dangerosité d’une pratique ou d’une situation en prenant en considération 5 variables spatio-symboliques. Ils construisent intuitivement des systèmes de classification de la saleté (du visible à l’invisible), de la pollution (de l’air, des surfaces, de la peau), de proxémie (inconnu, collègue, ami, famille), des objets nécessaires (masque, gant, désinfectant) et de la sécurité (gestes barrières, civisme, dispositifs spécifiques).

Les situations perçues comme les plus anxiogènes et qui nécessitent de nombreux ajustements sociaux sont : faire ses courses, rencontrer un inconnu, voir ses enfants/personnes très proches, participer à une réunion professionnelle.

Photographie d’un commerçant à Lyon le 12 mai 2020.
Fanny Parise

La « pensée magique » du risque

Ces nouveaux rites ordinaires, à l’intérieur d’une cosmologie sur le monde d’après, participent à donner une esthétique à la rupture de sens que produit la catastrophe. C’est par le récit et les espérances fondées sur l’après que le quotidien devient plus acceptable.

Le risque s’appréhende désormais comme une forme de « pensée magique » au sein des sociétés occidentales qui ne justifient plus les événements qui surviennent par le destin ou par les caprices de Dieu. Pour U. Beck, la notion de risque « surgit quand la nature et la tradition perdent leur emprise et que l’homme doit décider de son propre chef ». Sa « gestion culturelle » s’intègre au sein de références morales et culturelles : l’individu opère une sélection parmi les risques perçus dans son environnement en fonction de sa position sociale et de son système de valeurs.

Données récoltées lors de la vague ¾ de questionnaire en ligne pour l’étude Consovid-19, sur une base de 3 000 répondants le 11 mai 2020 (étude toujours en cours).

Enchâssé dans un contexte sanito-politique, le confinement/déconfinement s’illustre comme un fait social inattendu. Ce type de phénomène est perçu comme contre-intuitif par rapport à la vie en société qui se fonde sur des règles, des usages et des routines établis dans un cadre normatif, offrant l’illusion du contrôle social.

L’incertitude systémique résulte de la non-anticipation par le collectif de la pandémie et favorise l’alternance entre des phases d’action et de réflexivité méta-pragmatiques, notamment liées à la place de l’Homme dans le monde et à sa relation avec la Nature.

La figure du « confiné » à l’épreuve du déconfinement

Les figures du confinement se sont construites suivant la fréquence, le type (volontaire ou contraint) et la quantité d’interactions sociales auxquelles elles doivent faire face pendant la pandémie. Dans un second temps, le processus de déconfinement conduit ces figures à structurer leurs stratégies phygitales afin de s’inscrire dans une dynamique communautaire qui va permettre de justifier les nouvelles routines quotidiennes.

L’instauration des gestes barrières et de la distanciation physique (et sociale) pour une durée indéterminée participe à projeter les individus vers d’autres modes de vie : moins de contacts physiques, plus de codifications sociales et de nouvelles pratiques digitales.

Des imaginaires spécifiques, comme celui de l’érémitisme, se développent afin de rendre plus acceptables ces changements.

L’analyse contextuelle des caractéristiques de l’idéal-type de la figure de l’ermite permet d’objectiver les critères qui forgent (pragmatiquement et symboliquement) les identités de l’individu : par stratégies de similitude et de différenciation avec les autres (visualisation ci-dessus).

L’individu doit composer avec 6 typologies d’injonctions pour affronter son confinement/déconfinement au quotidien :

Assurer une continuité de l’appartenance sociale

L’énergie déployée par les individus pour assurer la continuité du lien social renvoie à la notion d’appartenance à un groupe ou à une société. Elle se fonde sur deux critères : l’« être ensemble » et l’« être pareil ». Les rapports limités avec le monde extérieur au prisme de l’injonction à une continuité phygitale de la sociabilité individuelle conduisent au contournement des règles (transgression ou « adaptation secondaire ») afin d’assurer cette continuité sociale.

Notre étude quantitative (vague ¾) révèle que 32 % des participants déclarent avoir fait évoluer leurs pratiques liées au respect des règles de confinement et 49 % d’entre eux arbitrent entre ce qu’ils jugent essentiel ou non.

Données récoltées lors de la vague ¾ de questionnaire en ligne pour l’étude Consovid-19, sur une base de 3 000 répondants le 11 mai 2020 (étude toujours en cours).

L’expérience collective du déconfinement laisse émerger des marges d’autonomie plus ou moins partagées qui participent à définir l’instauration d’une normalité provisoire. Les individus se reconnaissent dans les figures sociales du confinement. Par l’intermédiaire de cette dynamique, les classes sociales s’effacent, dans un premier temps, au profit d’appartenances socioculturelles. C’est ensuite l’arbitrage budget/style de vie qui va de nouveau rendre visible les effets de classes.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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