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Au Brésil, la double peine des employées de maison face à la pandémie

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Avec des centaines de milliers de cas, touchant toutes les classes sociales, le Brésil est devenu au cours des dernières semaines l’un des pays les plus durement frappés par la crise du coronavirus. Mais dans les premières semaines de la pandémie, la maladie a tout particulièrement touché un profil de personnes spécifique : les employés domestiques (des femmes pour la plupart), infectés par leur employeur.

Le premier cas de Covid-19 confirmé dans l’État de Bahia, au nord-est du Brésil, était une femme récemment rentrée d’Italie. Elle a alors transmis le virus à sa domestique, qui a à son tour infecté sa propre mère de 68 ans.

Le 17 mars, une « doméstica » de 62 ans est décédée du Covid-19 à Rio de Janeiro. Son employeur, positif au coronavirus, avait lui aussi voyagé en Italie.

Les employées de maison constituent une figure centrale au Brésil, une main-d’œuvre qui dans l’ombre fait fonctionner la société. La majorité des foyers brésiliens de classe moyenne et supérieur, ainsi que beaucoup de foyers de classes moyennes et populaires, emploient une « empregada doméstica ». Le Brésil compte ainsi 209 millions d’habitants et 6 millions d’employées domestiques, selon le gouvernement.

La crise sanitaire braque les projecteurs sur cette énorme force de travail, habituellement invisible.

Très exposées et sans filet de sécurité

Les « maids » brésiliennes gagnent en moyenne 113 euros par mois – moins que le salaire minimum –, bien que le salaire et les conditions de travail varient beaucoup selon la classe sociale.

Certaines d’entre elles habitent chez leurs employeurs, et travaillent généralement toute leur vie pour une même famille. D’autres sont payées au mois, et se déplacent quotidiennement pour venir travailler. Il existe également des employées à la journée qui servent plusieurs foyers, à l’image des femmes (et hommes) de ménage en France.

La tradition de l’aide-domestique remonte à l’abolition de l’esclavage en 1888, comme je l’ai analysé dans une étude récente sur l’évolution des employées de maison brésiliennes et leur rôle dans la société.

Raimunda, employée de maison à Rio de Janeiro, compte sur l’aide du gouvernement pour s’en sortir le temps de la pandémie.
Bruna Prado/Getty Images

À l’abolition de l’esclavage au Brésil, le gouvernement livra à eux-mêmes un million de Noirs, condamnés à s’en sortir par leurs propres moyens alors qu’ils n’avaient jusqu’ici pas de ressources propres. 99 % des Afro-Brésiliens étaient illettrés, selon le recensement national de 1890. La plupart d’entre eux ont donc pris des emplois subalternes, et les femmes noires ont été largement reléguées aux travaux domestiques, essentiellement dans des foyers blancs.

Aujourd’hui, les femmes noires constituent encore la majorité des « domésticas » du Brésil – 63 % en 2018. Cette forme de travail est si explicitement racialisée au Brésil qu’en 1994, le futur président brésilien Fernando Henrique Cardoso déclara à des journalistes qu’il avait « un pied dans la cuisine » pour signaler ses origines métisses.

Ces jours-ci, avoir les deux pieds dans la cuisine implique d’être exposé à un risque de Covid-19 disproportionné.

En avril, le ministre de la Santé rapportait que les Afro-Brésiliens représentaient un quart des personnes hospitalisées pour une forme grave de la maladie causée par le coronavirus et environ un tiers des décès dus au Covid-19 (alors qu’ils ne constituent que 7 à 8 % de la population totale). À São Paulo, l’épicentre de la pandémie au Brésil, les autorités ont récemment fait savoir que les habitants noirs avaient 62 % de risques de mourir du Covid-19 de plus que l’ensemble de la population.

Les employées de maison brésiliennes, quelle que soit leur couleur de peau, sont tout particulièrement vulnérables à la crise. Elles ne disposent généralement d’aucune garantie d’emploi, parcourent de longues distances pour aller travailler et perçoivent des revenus très faibles ; elles ont donc un accès limité à une protection de santé de qualité.

Tous les lits de réanimation des hôpitaux publics de 5 des 26 États du pays – Pará, Maranhão, Rio de Janeiro, Pernambuco et Ceará – sont occupés ou le seront prochainement, selon les autorités locales. Tandis que les patients atteints du Covid-19 les plus aisés peuvent payer pour être transportés dans des hôpitaux privés, à São Paulo ou à l’étranger, les Brésiliens plus pauvres ne peuvent compter que sur un système de santé public déjà surchargé.

Catastrophe économique

Outre les exposer physiquement à la pandémie, la crise rend les travailleurs domestiques brésiliens très vulnérables sur le plan économique.

Environ 4,3 millions des 6 millions de « domésticas » brésiliennes sont employées de façon informelle, ce qui signifie qu’elles ne sont pas enregistrées auprès du gouvernement. Elles ne bénéficient pas par conséquent du droit du travail, qui garantit un salaire mensuel minimum de 157 euros et 30 jours de congés payés.

Depuis début mars, 39 % d’entre elles ont été congédiées. Elles font partie des 15 à 20 millions de Brésiliens qui seront au chômage d’ici à juillet, selon différentes projections.

Les Brésiliens font la queue devant une banque à Rio de Janeiro pour obtenir une aide gouvernementale du fait de la pandémie, le 18 mai 2020.
Bruna Prado/AFP

Bien que le Bureau du procureur fédéral du travail recommande officiellement de garantir aux employées domestiques un congé payé pour rester chez elles pendant la pandémie, seules 39 % des travailleuses régulières et 48 % des travailleuses journalières en ont effectivement bénéficié, selon l’institut de sondage Locomotiva.

Certains États du Brésil ont inclus l’emploi domestique dans la liste des services essentiels, permettant aux employées de maison de continuer à travailler – en supposant que leurs employeurs continuent à les rémunérer.

Réseaux de solidarité

La détresse des travailleurs domestiques est l’une des nombreuses inégalités brésiliennes mises en lumière par la pandémie.

Le Congrès a voté en mars une aide autorisant un revenu de base d’urgence de 90 euros par mois pour les personnes nouvellement sans emploi, y compris les travailleurs informels. Jusqu’ici, toutefois, un peu moins de la moitié des 55 millions de personnes qui l’ont sollicitée l’ont reçue, en raison d’une mauvaise mise en œuvre et de retards bureaucratiques. L’absence d’accès Internet couplée à d’autres facteurs liés à la pauvreté pourraient par ailleurs empêcher plusieurs millions de personnes de solliciter cette aide.

Un hôpital de campagne pour les patients du Covid-19 installé à Manaus, au Brésil, était à pleine capacité le 21 mai 2020.
Andre Coelho/AFP

Ces employées brésiliennes souffrent de la pandémie, mais pas en silence. Fenatrad, une fédération qui unit les travailleuses domestiques, se bat contre les décrets d’État qui intègrent les domestiques aux services essentiels, en insistant plutôt pour que cette population à haut risque bénéficie d’un congé payé.

Début mai, la Cour suprême brésilienne a demandé que le Covid-19 soit qualifié de maladie professionnelle afin de permettre aux travailleurs d’obtenir une compensation. La décision s’applique aux employées de maison.

Les communautés ont également créé leurs propres initiatives de base pour soutenir les travailleurs domestiques. Une campagne de dons « Adoptez une femme de ménage quotidienne » est en cours dans la favela de Paraisópolis à São Paulo – un bidonville qui jouxte un quartier de classe supérieure – pour inciter les personnes qui en ont les moyens à soutenir les femmes de ménage de la région.

Et signe de la remarquable mobilité sociale du Brésil encouragée dans les années fastes du début du XXIᵉ siècle, la première génération d’enfants de domestiques ayant fait des études universitaires a lancé une pétition Change.org demandant aux employeurs d’accorder à leurs mères des congés payés, de leur verser une avance sur leurs vacances et d’isoler les employées résidentes qui présenteraient un risque élevé de Covid-19. Ils ont également ajouté une option de dons pour soutenir les domestiques vulnérables.

« Les domestiques font partie d’un groupe de travailleurs qui représente le Brésil », peut-on lire dans la pétition, qui invite toutes les personnes élevées par des « domésticas » à se joindre à leur cause. À ce jour, plus de 90 000 personnes ont signé la pétition, « pour la vie de toutes nos mères ».

The Conversation

Mauricio Sellmann Oliveira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.





Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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